L’éthique est-elle savante?

«Un autre monde est possible!»: cette formule a remplacé les «En avant!» ou «Debout!» de jadis, trop martiaux et partiaux. La fuite en avant vers un ordre plus «éthique» unit désormais les élites et les peuples: le présent est sans «valeur»... hormis le Web, les acquis et les ours. C’est ainsi que – depuis la fin de la «Guerre Froide» - le pouvoir de «l’éthique» veut la peau de l’éthique du «pouvoir». Avec plus ou moins de vertu et de raison, car l’éthique est parfois un masque de fer ou un miroir aux alouettes. Une Fondation «Globethics» tente depuis peu de la rendre un peu plus sincère et surtout «savante» (globethics.net); malgré son creuset religieux, elle a assez de gens de bon aloi pour mériter du respect, et même un article (sans vexer unige.ch/theologie/irse/).

Depuis une douzaine d’années, la Fondation «Globethics» rêve de rendre l’éthique assez scientifique pour qu’on ne puisse plus s’y soustraire. Ce n’est pas sans raison que, depuis deux ou trois ans, elle vise le sommet du système de valeurs: l’éthique dans «l’enseignement supérieur». Sans qu’il soit encore clair – ni à ses yeux ni aux nôtres – s’il s’agit surtout des Universités comme objet ou comme source d’éthique. Prudence... le prêche éthique a toujours un côté «lavage de cerveau», comme s’en plaignait lui-même un des experts du dernier forum. Et Globethics est l’enfant d’un professeur émérite de théologie de Bâle, qui a passé le témoin à un Africain entouré d’un groupe encore plus œcuménique que le Centre (...) des Eglises qui l’héberge. «Globethics» a, en outre, construit la plus grande «bibliothèque» éthique du monde, en ligne. Aussi, dans ce court texte, on ne va pas rendre compte de ce qui s’est dit du 21 au 23 juin 2017 ou du 25 au 27 juin 2015: on trouve tout, ou du moins assez, voire bien plus, sur le site de la maison. Ici, on va plutôt dire au lecteur pourquoi, malgré la force de frappe déontologique et intellectuelle d’une telle institution, l’éthique ne sera jamais «en main»... même «propre» des académies. Par nature, une éthique est soit dans l’air du temps, et donc aux normes... soit hors norme, et donc mise aux marges. La Fondation Brocher l’avait bien compris, en invitant – plus tôt dans notre décennie - une éthicienne provocatrice qui «aime faire souffrir les gens» (helenfrowe.weebly.com). Et le cas «éthique» par excellence de la Modernité – «l’Affaire Dreyfus», qui a créé l’«intellectuel» - a mis deux France «éthiques» aux prises pendant une génération. C’est en frisant la guerre civile que les deux éthiques ennemies se sont décantées en une vérité durable de l’historien. Mais il y a plus embarrassant, pour l’éthique normative: elle a un rival – le dilemme – et un ennemi – le paradoxe -... insolubles dans «l’enseignement supérieur», mais intrigants dès l’école primaire (ça peut même être une définition de la culture).

Le pacifiste est-il collabo ou demeuré?
Ulysse était-il moins moral qu’Achille mais plus qu’Hector? «Mal»... «malin»... «malice»: la ruse est-elle une tare ou une vertu? Et que dire de la «Pythie» et autres «Sibylle» de «bon» conseil... qui – comme Alan Greenspan – ne sont bonnes que dans le noir? Questions très actuelles, dans une Europe où est souvent «con» par désir d’être «bon». C’est sans doute en citant un proverbe chinois que «Globethics» l’avais compris le mieux, en 2015: «Une armée de moutons menée par un lion peut battre une armée de lions menée par un mouton». Tout aussi actuelle est la double morale de Don Juan; dans l’opéra de Mozart, le profiteur «par excellence» renvoie la critique à ses auteurs: «Si tu leur dis «oui», tu es volage... si tu leur dis «non», tu es cruel». De nos jours: «Si tu es laxiste, tu mines l’ordre public... si tu es sévère, tu blesses l’individu»... dilemme des parents comme des ministres. Tous deux inspirés par Rousseau qui a fait tout faux mais pensé tout juste... ou l’inverse... là non plus, la majorité morale n’est jamais durable. Seuls les donneurs de leçon s’en tirent toujours bien. A une récente rencontre genevoise de «chaires de l’Unesco» (en.unesco.org/sc-chairs-conference), on entendit des chercheurs «prouver» le «bien» que faisait leur programme d’«aide» au «savoir» global par l’argument suivant: «Mon collègue a ainsi pu devenir Doyen»! Même parmi les pairs réunis à Uni-Mail, cette notion du «bon» et du «bien» a froncé un ou deux sourcils.

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 18 / 09 / 17