Les idées claires tombent de la chaire

«Regardez bien l’écran… vous y voyez une chaise… quel rapport avec notre sujet? C’est un cas d’école en philo: si on change un pied… on ôte le dossier… est-ce encore la même chaise… voire, est-ce encore une chaise?». C’est au Congrès des Postes (postexpo.com) que la philo a trouvé son cours... le plus limpide. Car depuis que la Poste n’est plus tout à fait la Poste, elle se demande elle-même ce qu’elle pourrait devenir.

Jadis, chaque pays avait son monopole de «Poste-Télégraphe-Téléphone»… ce qui n’empêchait d’ailleurs pas la première
d’avoir – à l’échelle mondiale - une autre «Union» que les deux derniers (upu.int et itu.int). Depuis que le «service public» a lâché prise pour permettre l’essor d’«e» services au public, toutes ces agences doivent se réinventer. Car pour livrer des lettres, Federal Express est bien rodé… pour vendre des timbres, Kiosk peut s’en charger... pour porter des colis, Danzas savait s’y prendre… pour gérer les envois, Amazon saute sur l’occase… pour la logistique, Schindler a des idées… et le sauve-qui-peut rend rivaux même les cousins. La gestion du frêt fait saliver douanes (wcoomd.org) et avions (iata.org)… et entre sœur Poste et frère Natel, on est prêt à se disputer la banque, et surtout, la vente en ligne. Des lignes sur lesquelles, quand tout fut «dérégulé» à la fin du XXe siècle, d’autres réseaux publics furent prêts à mettre la main (company.sbb.ch et sig-ge.ch; voir aussi le «Rapport sur les infrastructures» sous economiesuisse.ch).

Le mirage est au bout de l’avenue
Jadis, donc… pas de problème… la Poste faisait «courrier» et le Téléphone, «appel», sans bruit ni hâte, mais de par la loi. Certains ont la nostalgie de ce «service public»… alors que pour un besoin encore plus public – manger – on n’a jamais pensé faire une «administration». En tout cas, la Poste comme les Télécom sont désormais contraintes de se poser la même question chaque jour: «Que savons-nous fournir que nul autre ne puisse faire… et est-ce un atout durable?». La réponse n’est pas facile à trouver… d’où – pour ouvrir le congrès - ce sommet de philo pour scruter «l’horizon». Comme dans la légende, le drapeau sera-t-il blanc ou noir: verra-t-on au loin un nouveau monde de services, ou la fosse commune des fossiles? Ces derniers temps, la Poste – assise sur l’envoi d’argent - s’est cherché une nouvelle fortune dans la banque. Comme American Express un siècle et demi plus tôt... mais les banquiers ont vite taxé cette «concurrence (de) déloyale». Quant au «e-commerce», est-ce encore un boulevard ou déjà un mirage (question que se posent encore les «acteurs historiques» de la vente en réseau (type Coop ou Migros) ou à distance (type La Redoute ou Veillon))? Les Postes tentent désormais de s’engouffrer dans l’espace laissé encore libre par Amazon; et c’est là qu’on tombe sur l’autre cas d’école: quand il est entré dans la danse, Jeff Bezos avait-il un «plus» dans la vente… l’édition… les données? «Il ne prétend rien inventer... il veut juste devenir roi du monde», a confié au congrès une experte qui l’a croisé au début (c’est d’ailleurs patent dans l’article «Amazon» de Wikipedia).

Le courrier est-il adroit en adresse?
C’est donc le réseau, les données et l’audace – bref, une «couleur» - qui font désormais le «produit»: avant le livre, Amazon a livré la pizza, disent les mauvaises langues. Quel produit ou service permettra au «géant jaune» de rester un géant, à couleur vive? Et si c’était la fameuse «big data»... revue par l’Etat... ce ne serait pas la première fois. Lénine dirait qu’au temps du monopole, «le téléphone, c’est l’annuaire plus l’électricité». Idem avec les camions pour la poste, doublée jadis par le guide «Kompass», mais qui vient d’arracher à «Icann» un domaine «.post». C’est là un des deux volets de la «neutralité» du net… et pas sûr que l’arc-en-ciel de Google ait tué la nostalgie du vieux «Bottin» blanc et jaune. Ces soucis sont à l’esprit de nos pouvoirs publics quand ils parlent d’«humanités digitales» (ville-geneve.ch, ge.ch/sitg), quitte à être démentis le même jour par les acteurs privés lors d’un débat sur les «géo-données» (grand-geneve.org; voir aussi si giplatform.org). Vrai, entre la grisaille normative et l’anarchie sémantique, on ne sait plus à quel diable se vouer: le «e-commerce» a été débattu la même semaine en deux temples qui se tournaient le dos… Palexpo et Rappard (wto.org/english/forums_e/public_forum_e/public_forum_e.htm et aussi unctad.org). Pareil pour les «risques et chances» du marché iranien – objet d’une journée à la Chambre de commerce (iransuisse.ch) qui a fugué un matin par la petite porte pour aguicher le congrès postal - «chance» d’être là sans les autres… «risque» d’être mis au ban.

C’est chiqué… remboursez!
Hormis sa «chaire» mise en valeur au tout début, la Poste est-elle un sujet «Formation»? Pour le lecteur qui trouverait les chaises de classe plus formatrices, voyons vite les autres «horizons» pédagogiques de la saison. A commencer par la «Gaming Convention», qui vient aussi de se tenir à Palexpo (ggc.ch). «Les jeux vidéo pourraient-ils réconcilier notre jeunesse avec l’école?», demandait l’intitulé d’une table ronde… tandis qu’un autre débat examinait la formation à l’éthique par des «jeux de dilemmes». Le Département de l’instruction publique préfère, pour l’instant, jouer les observateurs, avec un stand de l’Unige dans la halle d’expo. Enfin, comment Benjamin Constant a-t-il fait – sans scolarité suivie - pour être «formé» au roman à douze ans… succès dont rêve tout maître? La question fut évoquée lors de la clôture de l’exposition (fondationbodmer.ch)… sans que les chercheurs en pédagogie puissent trouver là une réponse.

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 11 / 12 / 17