C’est sympa ou c’est vrai?

Comment ne pas parler du Congrès syndical mondial, qui a réuni près de 5000 délégués à Genève, représentant «25 millions» d’employés publics (world-psy.org)? Mais – plus grand souci encore - comment en parler... sans trahir les syndicats ni tromper le lecteur? Tous les slogans du progrès social étaient là... dans la salle... en brochures... sur les murs... et même – en anglais surtout - dans nos trams. «People over profit»... «Keep public services... public». Or, les «non-dits» étaient encore plus présents que les mots d’ordre... mais silencieux par nature, et hors du cadre de la photo de famille.

Rappel des données syndicales, avec des chiffres d’autant plus parlants qu’ils sont douteux: la population mondiale est estimée à sept milliards et demi, dont la moitié – hors enfants, vieillards… - est dite «active». Sur cette moitié, quelle part est «salariée»; et parmi les salariés, combien sont «publics»? Pas si simple à trouver: la moitié de la population mondiale est rurale, et donc - pour l’essentiel - oubliée des syndicats (l’Union internationale des travailleurs de l’alimentation ne fédère guère... les paysans). La moitié «urbaine» de la population est en grande majorité salariée, dans les pays «riches»; mais en moyenne mondiale, le salariat ne touche qu’un actif sur dix ou sur cinq, se lamente l’Organisation internationale du travail. Bref, la Terre compte un demi ou un milliard de salariés (la Confédération syndicale internationale (ituc-csi.org) en «représente» près de deux cent millions); on va voir combien sont plus ou moins «publics». Selon une «List of countries by public sector» dans Wikipedia (mais basée sur des chiffres des grandes agences mondiales), Cuba – qui reste fidèle aux principes communistes – travaille peu hors du «public» (un actif sur sept)... le Koweït suit, avec près d’un «public» sur deux salariés... puis on entre dans le «privé », avec (en gros) juste un «public» sur trois dans une flopée de «Pays (ex) de l’Est» ou «Nordiques»... mais là aussi, on tombe sur les «cas» de l’Arabie, de la Jordanie, des Seychelles, et... des Bahamas! Les chiffres sont peu clairs pour la Chine (de 30% à 50%), maigres en Inde malgré les masses de ronds-de-cuir (moins de 5%), tandis que la Suisse se situe à mi-chemin entre l’Allemagne (15%) et la France (20%), et que le Japon affiche moins de 8%. Alors, le «public» emploie-t-il un quart des salariés en moyenne mondiale, soit de cent à trois cent millions? Possible, mais comme le taux de syndiqués dans le monde – à en croire wikirouge.net, par exemple – est d’un ou deux sur dix, cela fait en gros entre dix et cinquante millions de fonctionnaires syndiqués. A noter qu’en Suisse, l’Internationale des services publics. C’est le seul Syndicat des services publics (ssp-vpod.ch), tandis qu’en France, les concurrents syndicats ex-communiste, ex-chrétien et socialiste sont tous dedans. Pour mieux comprendre tout ce que ces chiffres disent ou cachent, on devrait encore voir si un affilié est un militant, et analyser le «clientélisme», qui – au Nord comme au Sud – rend des tranches de peuple «affidés» ou «accros» à l’Etat: c’est ce qu’on appelle «la société civile». Détail de taille, au vu de la liste des membres: la Chine n’a pas de syndicat digne de la Confédération syndicale internationale.

Patrons corrupteurs ou employés corrompus?
Une demi-page pour les fonctionnaires syndicalisés, une autre pour leur «dynamique» telle qu’elle se dégageait au Congrès. Un Congrès vivant et ouvert (en particulier à la presse), au graphisme fantaisie (à commencer par les 60 pages de l’agenda), mais... qui se trompait lui-même? Les séances plénières ont décliné avec lyrisme le credo (voir en haut), et la conférence de presse n’a pas mis au jour de vrais débats de fond. A en juger par Google, les médias – même de gauche - n’en disent guère plus, avant, pendant, après. La fois d’avant en 2012, le président fut défait: pour de bonnes ou mauvaises raisons... on n’en saura pas plus. «De vrais débats? Nous en avons eu, ces dernières années, sur l’homosexualité ou l’immigration... certaines sections traînant les pieds... mais c’est notre rôle de les éduquer», a lâché la présidente en titre. Bon, mais là, on n’est pas dans des questions propres au «service public»: le copinage, la paresse, le gaspillage, le sexisme... sont-ils absents des mairies et des régies... sans parler de la corruption? A-t-on jamais vu un syndicat blâmer ou exclure des sections pour ces (in)justes motifs? Au point presse ou en ligne, on n’a pas pu donner d’exemples; et – à en juger par Genève – les moutons noirs sont plutôt défendus par leurs «camarades». Si le Congrès a voué un jour entier aux «lanceurs d’alerte», c’est surtout pour aller guigner au «Paradis» des fuites d’impôt. Car – comme l’a dit un expert au Palais des Nations en octobre (taxcoop-conference.com), «la civilisation, c’est la taxation». Bien sûr, les privatisations et les «partenariats» publics-privés sont les bêtes noires de l’Internationale des services publics; mais combien de ses membres regrettent vraiment les télécoms et l’aviation étatiques anti-web et hors de prix? Alors, on préfère parler d’eau qui fuit trop le «public»... C’est dans le film maison «One Day» (qui vise un «Ours» à Berlin) qu’on a vu le mieux ce qui tonnait et ce qui clochait dans la rhétorique syndicale: des délégués des quatre coins du monde contaient leur quotidien par une dizaine de portraits. Beaucoup de sentiment, chez ces témoins: les quatre plus explicites ont parlé des privatisations à Djakarta, des réfugiés au Liban, des assassinats au Guatemala, de la pédophilie au Sahel... sur fond de Banque Mondiale. Emouvant! Mais... véridique? On se sent coupable de même poser la question... et pourtant... D’abord, même si elle porte l’infamant nom de «Banque», la «Mondiale» est... publique. Ensuite, si l’affaire de l’eau à Djakarta est complexe, le récit qu’en fait le film est bien loin des faits. La cinquantaine de syndicalistes assassinés au Guatemala l’ont été surtout avant 2013, et Washington «milita» contre avec vigueur. Dans une région ultra-violente, on ne peut même être sûr de la nature du meurtre: le seul cas nominal qui semble clair en ligne est celui d’une syndicaliste assassinée... par son mari. Les deux autres récits étaient tout aussi cousus de fil blanc... Tout l’Immobilier ne nie certes pas les misères subies par les gens sans défense sous les forts sans scrupule. Mais le bobard – ou le slogan qu’on juge vrai dès lors qu’il plaît – est-il l’ami de ceux qui n’en ont pas d’autre?

Les miracles de Che Rafael
«En recherche, trahir la vérité est un crime... en politique, c’est l’inverse!»: l’ex-président d’Equateur – héros de la «société civile» - a d’emblée mis les rieurs de son côté, l’autre soir à l’Université. Le même jour à deux pas de là, un prof d’éthique connu disait: «Le devoir des riches envers les pauvres, selon la Réforme, c’est de donner du travail». Au plan moral, les syndicats ont rejoint la «société civile», car «nous tendons à la même justice». De la morale réformée ou syndicale, laquelle est le moins «politique», sinon le plus «scientifique»? Rafael Correa – ex-prof catho mais rouge saint neuf - a parlé tout un soir en «politique» redresseur de torts des riches. Les Equatoriens de Genève ont crié leur colère dans la salle, et un expert du sujet l’a quittée, outré par le nombre de bobards. La présidente de l’Internationale des services publics a étudié jadis les sciences de la vie: répond-elle au dilemme de Correa par le même choix? A Uni-Dufour comme au Centre de conférences, la science est désormais de mèche avec la mode politique. Jadis, face à l’Eglise, on pouvait au moins trouver l’autre vérité dans la «lunette»: mais que faire face aux Eglises modernes qui – du quartier des Nations à Uni-Dufour – sont de mèche?

Boris Engelson

 

Dernière mise à jour 13 / 11 / 17