2018, votre chef et l’âne

Pourquoi tout le monde veut-il «grimper» l’échelle sociale... sûr qu’en haut se trouve le paradis des grands chefs? Certes, les Anciens savaient déjà que mieux valait être ânier sur son âne qu’âne sous l’ânier. Mais trêve de philosophie et d’étymologie: qu’allez-vous faire cette année pour gagner en gain ou en grade?

En janvier, vous restez sur la «bonne» voie: fiable, aimable, valable… et les autres – surtout les petits chefs – vont s’en vanter en haut lieu. «Voyez comme nous avons bien formé nos gens… comme nous avons bien géré les choses»… ce qui leur vaut un susucre. Certes, ils vous donnent une tape sur l’épaule et vous disent deux mots doux, mais juste en passant et en montant les marches quatre à quatre. Au bout d’un certain temps, tous ces grimpions* sont casés dans de si hauts étages qu’ils ne savent plus où est (voire, ce qu’est) le rez.

Le carriérisme a ses principes
En février, vous vous dites «c’est à mon tour de «faire le beau»»; mais ne s’improvise pas grimpion qui veut: la grimpe demande – comme la danse – un effort de tous les instants... dès le plus jeune âge. Et surtout, elle a son étiquette: celui qui y débarque avec ses gros sabots a beau faire des pointes, il n’est pas de la famille. L’arrivisme est une discipline à plein temps, une compétence en soi, et celui qui y est entré sur le tard pour s’amender de sa candeur sera rejeté pour «manque de principes». Faute d’issue vers le haut… en mars, vous vous mettez à rêver d’une autre «boîte»… mais bien vite, vous vous rappelez la dernière fois que vous avez séduit une naïve (ou que vous fûtes séduite par un coureur) au son du «avec moi, ce sera bien mieux». Bref, tout candide que vous ayez été au travail, vous hésitez à être le volage volé. Alors, en avril, vous optez pour un plus grand saut: changer de secteur. Ne vous a-t-on pas ressassé – aux cours pour chômeurs ou aux colloques de gestion – que l’homme (ou la femme) moderne devait changer de métier dix fois par vie? Ça, c’était bon pour les cours de cuisine orienta… trice; les réponses que vous recevez à vos lettres de candidature usent toujours du même argument: pas assez spécialisé, ou dépassé par votre propre branche... pas facile donc de se faire une place sur la branche des autres.

Attention à la marche
En mai, vous sentant au pied du mur, vous pensez même quitter le pays; mais où a-t-on besoin de vous? A la rigueur, dans la vitrine d’un magasin africain, lors d’une semaine de promotion «Y’a bon Petits Suisses», ou dans une fusée de la Corée du Nord, qui y voit une chance de prouver son ouverture. Mais tous ces rêves d’un ailleurs – autre employeur, autre domaine, autre région – vous ont fait planer loin des yeux de vos chefs. Ils en ont omis de vous verser votre dernier mois, et vous devez tout d’un coup faire de nécessité, vertu: vous lancer enfin pour être «libre». Ça tombe bien, c’est l’été, et tant qu’à tenter la bohême, le ciel et son soleil sont avec vous. Tel Néron, vous lâchez «l’artiste qui dort en moi»: vous montez au grenier sur les planches, vous trouvez un violon de brocante, vous sortez vos pinceaux d’un tiroir, ou vous posez une page blanche sur la table. Mais le monde a changé depuis les «Scènes de la vie de bohème»: les musiciens et comédiens sont symboles du «précaire»… Un juré du Conservatoire se sent «comme un mitrailleur fauchant des vagues de valeureux soldats». Pareil avec la peinture, où votre présence à une exposition collective de la Maison de quartier du coin sera déjà un beau succès d’estime.

Du mouvement faute de message
La rentrée vous trouve donc dans cette position d’attente… mais c’est encore bien loin pour en faire l’horoscope. On n’a, certes, pas épuisé le catalogue des moyens de gagner sa vie: lancer une «start-up» dans les services numériques ou les sciences de la vie, offrir des services de réinsertion ou de communication, créer une association pour une cause bidon… ou acheter au plus bas et vendre au plus haut, si vous avez un goût pour la spéculation ou les antiquités (à ne pas confondre avec le commerce mis en scène au théâtre: voir grutli.ch). Mais c’est sans doute l’hiver qui apportera la solution à votre reconversion, sur un plateau d’argent. Un bon «krach», et vous pourrez vous lancer en politique avec un curriculum-vitae adapté: «J’ai, de mon plein gré, quitté un job où on voulait me garder à prix d’or, mais moi, je ne voulais plus servir le grand capital… alors, tous derrière moi, et la sociale gagnera!». A moins que vous choisissiez l’option libérale: «Avec mon expérience dans l’industrie… à tous les étages… dans divers secteurs… dans tous les pays… la situation sera sous contrôle» et la reprise à bout touchant. Alors, retour à la question de départ: pourquoi met-on les dieux dans les brumes froides de l’Olympe et non aux bords salés du Jourdain? En tout cas, au travail, si l’échelle des hiérarchies était moins haute mais plus large, on pourrait marcher dans les deux sens: les dieux s’épuiseraient moins en messages creux, car leurs esclaves auraient tous plus d’expérience. Et, dans un monde à l’avenir flou, un tel yoyo mettrait chaque janvier les compteurs à zéro: c’est plus juste que la prime au zig-zag.

Boris Engelson

* Le grimpion est le terme genevois pour «arriviste».

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Dernière mise à jour 16 / 07 / 18