Comment chasser les mauvaises recrues

Le dernier numéro de ce journal cherchait pourquoi les grands hommes – les patrons, par exemple – étaient parfois si petits. Après avoir décrié le mal, on tombe ici sur la question du bien: qu’est-ce qu’un «bon» professionnel? Sujet encore plus difficile que celui de l’autre fois: alors dans cette page, on va – pendant quelques numéros – l’aborder métier par métier. En commençant par le plus ancien… le chasseur.

De nos jours, chasseur est-il encore un métier, ou juste un loisir... pour un en-cas? Le site chasseursuisse.ch indique certes près de deux mille «rangers» salariés sur les 30 000 chasseurs helvétiques (voir aussi swiss-rangers.ch; en France, les chasseurs sont plus d’un million, mais l’Irlande et Chypre battent toute l’Europe en pour-cent). Au Moyen-Âge, la chasse au gros gibier était devenue un luxe de noble; le petit peuple s’y est remis au colonies: en Afrique, elle donnait aux fermiers le nécessaire plus souvent que le superflu... sous l’égide experte des «Bushmen» (comme le décrit Thomas Mayne Reid dans ses romans). Profil à géométrie variable, donc, le chasseur: «confrères», l’Homme des Cavernes qui traque son repas et Davy Crockett qui vend des peaux? Coincée entre notre Jardin Botanique et l’Organisation mondiale du commerce se dresse la fière statue de travailleurs «des quatre races», dont... des chasseurs: à l’époque, le palais de l’Organisation du commerce était celui de l’Organisation du travail, et le trappeur était encore un symbole prolétaire! Bref, la question du «bon» chasseur ne se pose pas de la même manière en Amazonie, au Canada et dans les Grisons… sans parler des Pôles où on mange encore de la baleine. D’ailleurs, le métier de pêcheur mériterait un article en soi (hasard… un Salon de la pêche vient de se tenir à Thoiry: voir genevastreetfishing.com et pecheretchasser.com).

La chasse aux souvenirs
Alors, revenons à la question «qu’est-ce qu’un bon chasseur?», qui reste actuelle bien au-delà de la formule enfantine «sachant chasser sans son chien». Et qui a une profondeur historique (disons… «préhistorique») insoupçonnée des gosses: c’est bel et bien le chien, et non la vache ou la poule, qui fut le premier animal domestique, à en croire les savants (voir les notes en bas de page de «Sapiens»). Le «bon» chasseur, au tout début, fut donc celui qui sut chasser avec chien. Mais cette question du «bon» pro a plusieurs angles; même sans jouer avec celui des amis des bêtes, qui diront «un bon chasseur est celui qui rate sa cible». Pour la famille du chasseur d’Amazonie, un bon chasseur est sans doute celui qui ramène assez de bon gibier (mot à la racine controversée: «gibier» évoque soit la chasse au faucon, soit un coup de bâton). Mais les peuples – même premiers – s’en sont-ils toujours tenus à ce seul «rating» du succès? On sait les rapports ambigus que le chamanisme entretient avec les animaux… qu’on doit prier de se laisser tuer pour la «bonne» cause. Les chasseurs de tête des Iles de la Sonde n’étaient pas poussés à la traque par la faim; leur culture des champs était prospère. Quant aux génocides animaux causés dès les temps les plus anciens par les chasseurs, les plus habiles d’alors sont jugés «mauvais» par les temps modernes (dès qu’un bateau aborda en Australie - trente mille ans avant l’avion - les grosses bêtes se signèrent... sans laisser trace écrite). Enfin, «bonté en-deçà de la rivière, terreur au-delà»: le «bon» chasseur Iroquois est «mauvais» au Huron et au Québécois. «Le chasseur est un tueur, le pasteur, un rêveur», ont observé certains savants modernes (reste à mettre face à face l’auteur de «Sapiens» et celui de «Comment la route crée le type social»). Ainsi, pour le pasteur, ou pour l’urbain le bon chasseur, est celui qu’on peut attendrir avec une femme ou une fable. Bémol (ou dièse): les Mongols – peuple pastoral - faisaient carnage d’animaux non pour les manger, mais pour s’exercer à la guerre… et ça leur a – ô combien - réussi!

Elan brisé ou faisandé?
Bref, selon le point de vue - celui du chasseur, du mangeur, du témoin - et selon le critère - la cuisine, la nature, la morale - le pro sera «bon» ou «nul». Mais si – critère plus absolu - on trouve «bons» ceux qui tiennent leurs objectifs, le pro chassé par un chasseur de tête (au sens moderne) est en général moins «bon» que son chasseur.

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 19 / 11 / 18