Les pirates, quelle classe

Qui se sucre... qui se fait du blé... et qui pirate qui, dans l’économie mondiale? Voici deux ou trois industries que notre estomac connaît bien, que notre cœur n’apprécie pas, mais qui demandent beaucoup de travail. Combien d’emplois se trouvent dans le sucre, dans le blé et dans l’intermédiaire obligé: la marine?

Comme souvent, ce sont des Congrès ad hoc qui donnent l’idée de traiter le sujet, d’emblée dans l’actualité (mareforum.com, stsa.swiss, propellerclub-gva.ch, imo.org, globalmaritimeforum.org, portcalloptimization.org, spglobal.com, isosugar.org, cibe-europe.eu, snfs.fr, globalgrainevents.com… et - sur tant de sujets connexes - unctad.org). Pour le sucre, il était temps: mes notions dataient du temps où Cuba régnait sur la canne.

Sans compter les vignes et les ruches
Avant de regarder les faits et les chiffres, on est d’abord frappé à ces Congrès par la foule de métiers réunis: le sucre ou les céréales, c’est d’abord les paysans, certes, mais aussi les semenciers, les logisticiens, les acheteurs... et dans les transports, on a les marins et les capitaines, mais aussi les constructeurs, les portuaires, les transitaires... et les financiers et assureurs en ces domaines… qui se lorgnent tous avec méfiance. Pourtant, le nombre de travailleurs n’est pas facile à trouver: en agriculture, on a l’œil sur la production et sur les surfaces plus que sur la main-d’œuvre. L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (fao.org) n’a aucun chiffre sur l’emploi; et doit-on prendre en compte le noyau dur – les planteurs, par exemple... dans le cas du sucre – ou le cercle large, des raffineurs aux confiseurs? Loin est le temps où le sucre était – à côté du coton - symbole de travail servile (Wikipedia a un article «Histoire de la culture des plantes sucrières»); on dit même que les salaires y sont meilleurs que la moyenne. Tentons tout de même de trouver des ordres de grandeur, sans oublier que tout travail des champs se fait en saison...

Mmmh… biscuits d’Ukraine
En Inde – qui a doublé l’Europe pour devenir second producteur mondial derrière le Brésil -, cinq à dix pour cent de la main-d’œuvre travaillent dans le sucre... un bref calcul donne donc entre vingt-cinq et cinquante millions; en Europe – selon des chiffres du début de ce siècle -, un tiers de million de gens récoltent des betteraves (et 50 000 travaillent dans des raffineries)… mais il y en avait en gros le double il y a trente ans (sugardialogue.eu). Tous ces chiffres sont sujets à caution, mais chaque Terrien avale en gros un à deux kilos de sucre par mois. Par contre, les surfaces sont modestes: en tout, c’est comme la moitié de la France… si j’ai bien lu. L’avenir du sucre dans les assiettes (et dans les verres) est incertain: les sujets «chauds» dans la branche sont l’éthanol comme «énergie renouvelable» (voir aussi inventions-geneva.ch et innopa.org), et les caprices politiques de l’Inde (qui a secoué le marché) et de l’Europe (qui a lâché les quotas). Quant aux céréales, on a déjà fait un clin d’œil à «Global Grain» dans ce journal (n° 926 du 3 décembre 2018): elles emploient encore bien plus de monde que le sucre… faut bien que les milliards de ruraux s’occupent… on ne peut pas fourrer tous ces gens dans la comm’ comme en ville… Dans le monde donc, les champs de blé sont grands comme quatre fois la France, même si des rendements triplés ont permis de réduire la surface de moitié en un siècle (en tout cas, aux Etats-Unis; voir wheat.org). Le blé donne aux humains leur pain quotidien... tandis que d’autres céréales sont vitales pour la bière. Hélas, le grain ne nourrit pas que les humains (et – parfois – le bétail), mais aussi les souris et des spores... bref, il se garde moins bien que le sucre. Autant le traiter sur place, et en faire biscuits ou flocons (healthtech-eg.com).

Seul maître à bord avant le syndicat
Quant aux navires dont traitait Mare Forum... les chiffres de l’emploi sont tout aussi flous… avec ou sans les esclaves (fifdh.org/film/ghost-fleet; la vie dure à bord est un casse-tête pour l’Organisation (...) du travail (ilo.org)). On parle d’un million de travailleurs sur mer à toute heure, et c’est sans doute omettre la petite pêche. Un bateau coûte cher: de dix millions à un milliard, selon les types… et si une mutation du marché ou des techniques survient, il est bon pour la casse… seul secteur en pleine croissance. «Les prix du métal recyclé vont monter: ils sont dans le vent» au sol encore plus qu’en mer. Les mers et les champs sont aussi soumis à des règles chaque jour plus dures: sur les carburants, sur les pesticides. C’est pourquoi, à ces Congrès, on parle – plus souvent qu’en politique - de «worst case scenario». Signe de bonne volonté... les logos de l’Onu et de ses «objectifs du développement durable» s’étalent sur les écrans derrière les orateurs. Tandis que les militants du climat défilent dehors avec des slogans contre la finance et les derricks… monde de pirates. Alors se pose la question clef: à la fois fauchés et nantis… anars et cruels… de quelle classe sociale sont les pirates?

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 19 / 08 / 19