Indexer les salaires sur les profits?

«Les employeurs tondent les travailleurs!»: c'est le credo de base de toute réunion militante, et surtout, syndicale. Dans leur imagerie, les moutons voient le patron au mieux comme un voleur de veste, au pis, comme le grand méchant loup. Mais alors... pourquoi ne pas indexer les salaires des employés sur les profits des patrons (qui s'en frotteraient les mains, en temps de crise)?

Glencore, dans le négoce des matières premières: exemple type de l’entreprise prédatrice, depuis toujours dans le collimateur de la «société civile» et même des Eglises. N’empêche: bénéfice réduit de nonante pour cent au premier semestre de cette année... et fortune boursière des patrons en chute libre ces dernières années. Plus industrielle que négociante, Siemens, vers la fin de l’année dernière: bénéfice réduit de moitié... et pour Siemens comme pour Glencore, c’est une relative chance. En 2017 ou 2018, Citygroup a perdu 7 milliards... General Motors, Ericsson et Dell, 4 milliards chacune, Holcim et Nokia, plus d’un milliard et demi... tandis que General Electric, à peine remise d’une perte de 23 milliards en un trimestre, rechute ces jours avec Boeing. Situation pire encore pour les géants «high tech» qui se font forts de rembourser un jour leurs actionnaires au centuple. Si Uber a une image sociale ternie, Tesla est le rêve des écolos: elle investit dans les énergies d’avenir, non? Ses actionnaires, oui, ses employés, guère... et la perte de sept cent millions en trois mois menace peut-être à terme leur emploi, mais pas leur salaire pour l’instant. Spéculation ou mécénat, peut-on se demander, à propos des «start-up»: quatre sur cinq de leurs entrées en Bourse sont des flops, dit-on. «Bien fait pour eux», diront ceux pour qui un employeur est toujours coupable, qu’il gagne ou qu’il perde. Bref, c’était une fausse bonne idée, cette indexation des salaires sur les profits.

Spéculer à la baisse?
Prenons le problème pas un autre bout... souvent saisi dans cette rubrique: la part des salaires dans le produit national brut est de l’ordre des trois quarts, plus ou moins selon le mode de calcul... et elle n’est pas loin des deux tiers du chiffre d’affaires des grandes entreprises... avec, certes, un léger déclin en un demi-siècle. Certes, certains salaires sont indécents, mais pèsent peu dans l’ensemble... la masse salariale s’adjuge la part du lion face aux fournisseurs et aux actionnaires: même si les employés prenaient tout ce qui entre dans la caisse sans rien laisser aux autres ni à l’avenir, ça ne ferait qu’une tranche de beurre sur leurs épinards. Un autre grief militant ou syndical, ressassé à une récente réunion de l’Association de défense des chômeurs (adc-ge.ch): la crise, le chômage... sont «provoqués volontairement et artificiellement» par le capital. Le Henry Ford du capitalisme populaire et le Club Méd des «trente glorieuses» ne seraient sans doute pas de cet avis: les patrons furent-ils si malheureux, du temps de la «surchauffe», peuvent-ils gagner leur vie avec des consommateurs sans le sou, et manger si les paysans sont six pieds sous terre? Vrai, les grands patrons sont tentés par la «délocalisation», et les petits, par le «dumping» salarial; mais serait-ce le cas si les salaires suisses n’étaient pas bien plus hauts qu’ailleurs? Jouer aux victimes dans ce contexte rappelle le dialogue intérieur d’un héros de Tom Wolfe, pour qui un million de dollars – au vu de ses frais - était pour lui le seuil de pauvreté.

La vérité, victime des guerres
Bref, la «défense des acquis» est de bonne guerre... sociale, mais présenter l’actionnaire qui veut limiter ses coûts comme un rapace quand soi-même on ne veut rien lâcher du treizième mois plus bonus (au nom du «social» contre la «finance»), ce n’est pas de très bonne foi. Et les deux griefs clefs se contredisent: «Le patron gagne une fortune sur chaque travailleur» et «le capital a tout intérêt à débaucher un max». Si on se moque souvent de la rhétorique moutonnière dans ce journal, ce n’est pas pour honorer le grand méchant loup, mais pour souligner le goût des moutons pour les fables... qui leur donnent – il est vrai - le beau rôle!

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 16 / 09 / 19