Si t’es nul, t’es bon

On peut lire le titre ci-dessus de plusieurs manières: au sens premier, comme le suggère la sagesse populaire qui fait du fourbe Ulysse le sommet de l’esprit et du bon Poussah la niaiserie incarnée; ou dans l’autre sens, comme en souffrent les gens trop qualifiés qui ne sont donc pas assez «bons pour le service». Mais le meilleur terrain d’essai de la devise, c’est la récente campagne où les «experts» en investissement et en environnement se sont courtisés les uns les autres, comme jadis la noblesse et le clergé (buildingbridgesweek.ch, sfgeneva.org, roots-of-impact.org, circular-economy-switzerland.ch, feuilleduclimat.ch, africa21.org).

En voyant le grand méchant banquier enfin dompté par le gentil petit écolo, on devrait sauter de joie: cette fois, les nobles Objectifs du Développement Durable vont avoir les moyens de leurs fins. Mais on retrouve la devise du titre: et si l’expertise – dans notre société post-moderne – était d’énoncer des fausses évidences, la bouche en cœur?

Nouvelles devises ou monnaie de singe?
Ce qui sautait aux yeux – ou à l’ouïe – lors de la première séance de la semaine «Building Bridges», ce fut la mainmise sur le vocabulaire. Aussitôt assis au podium, les experts on égrené le lexique du Bien… s’attribuant les termes «positif»… «moderne»… «solidaire»… «innovatif»… «c’est la bonne direction»… «on va de l’avant»… bref, la roue de l’histoire a repris du service sous leur conduite. Seul(e)s quelques juniors pas encore lavé(e)s de tout scrupule avouaient que «l’on a de plus en plus de moyens à disposition pour des projets verts, mais on peine toujours autant à définir ce que «vert» veut dire»… ou encore «je ne suis pas très chaud pour définir «durable», ça risquerait de trop canaliser l’afflux de fonds». Pour ma part, je me posais la même question au saut du lit, défiant la grande réforme de Pierre le Grand: «Dois-je passer au rasage à main… voire, laisser pousser la barbe… est-ce plus vert?». On ne peut compter sur la petite Greta – si modeste à Lausanne (smileforfuture.eu) mais si pompeuse à New York - pour répondre à la question, elle qui confond le vert et le jaune: pourquoi ne traîne-t-elle pas les Gilets en justice – qui luttent contre la taxe carbone - au lieu de l’Etat? Mais ne perdons pas le fil du bon nul…

Faut-il dire «areuh» aux enfants?
On accuse parfois les banquiers de faire des pas vers l’éthique juste pour jeter de la poudre aux yeux; la réalité risque d’être bien plus navrante. Imaginons un placement qui donne à ses clients le fameux quinze pour cent… sans tricher avec le marché… en plein respect des lois… Steve Jobs a même donné bien plus. Qui – même dans les caisses de pension ou chez les experts en durabilité – lui en ferait reproche? Avec ces quinze pour cent, que de bien pourrait-on faire aux employés, aux clients, au fisc, au mécénat… et surtout à tous les peuples qui rêvent de reprise (sans surchauffe). Quand les banquiers ou les experts citent des chiffres qui «prouvent que la finance éthique ne nuit pas au rendement», ils jouent sur les mots. Si c’est bon pour le rendement, nul besoin de parler d’éthique: c’est juste le b-a-ba de la sage gestion… alors, si on parle d’éthique, c’est pour faire passer la pilule des taux nuls auprès des clients. Surtout auprès des «millenials» à papa, si prisés de notre société où l’enfant est roi (plus encore que le peuple d’Eric Golay chez Slatkine). Car du temps de Fernando Pessoa, le banquier était un anar de génie… c’est l’exigence «éthique» de la nullité qui l’a dévoyé.

Le mariage de l’aveugle et du manchot
Après cette preuve de la nullité du banquier, voyons la nullité de l’écolo: cette fois, le théorème sera prouvé par la fameuse démonstration par l’absurde. Dont une source – citée par tous les médias – nous donne un bel exemple (climateaccountability.org; et unjourunpoeme.fr/poeme/la-colombe-de-larche). «Vingt firmes causent plus du tiers de l’empreinte carbone»; les pétrolières, bien sûr. Une logique aussi impeccable que dire «les arbres du Sud causent le tiers de l’empreinte carbone»: sans hévéas, pas de caoutchouc… pas de pneus… pas de trafic… pas de carbone. Et c’est sur une telle «logique» de rond-de-cuir que s’épanouit la fine fleur de notre jeunesse militante, poussée par ses Universités à «s’engager» et par les tribunaux à se «révolter». «Pourquoi j’ai choisi ce métier, après avoir été dans le négoce de cheval? Parce qu’avec nos machines, il ne suffit pas de dire qu’on résout un problème… on doit le prouver!»… telle fut une confidence recueillie pendant la fameuse semaine de la finance verte… mais à mille lieues des grandes messes écologico-bancaires: au congrès du… carton ondulé (fefco.org), tout voué à la lutte contre les déchets plastiques. On peut aussi citer – dans cette ligne – le prochain congrès du matériau durable (ltu.se/smasco). Même au congrès sur le pétrole (argusmedia.com et allnews.ch), on a parlé autos sans carbone: «85% de la charge des piles est fournie par l’énergie fossile» (unctad.org); ce qui a fait sourire sur «les lubies de la vieille Europe». Le Bien a souvent l’air du Mal et vice versa… alors comment fait le nouveau «Centre en philanthropie» pour lire le bien dans notre cerveau à l’atome près (unige.ch/philanthropie/)? Mais autant finir sur une «bonne» note: si l’an prochain, Building Bridges n’esquive pas ces questions (et un ou deux orateurs – comme Manuel Leuthold - ont déjà eu cette audace au Bâtiment des Forces Motrices jeudi passé), alors «synergie» ne sera pas un vain mot.

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 11 / 11 / 19