Quel développement durable lors de la fin du monde?

«Business as usual»... le cours normal des choses, dit-on en anglais pour tenir tête au mauvais sort. «Pas de retour à l’anormal», clament au contraire ceux qui voient l’avenir en rose et vert dans «un autre monde» possible. Formule à double sens, mais guère rassurante: si le virus n’a – pour l’instant – poussé qu’un demi-million de gens dans l’autre monde (voir who.int), la survie de l’emploi reste en question. Surtout dans les «petites et moyennes entreprises», objet de la sollicitude du «Centre du commerce international» (intracen.org), qui vient de sortir un rapport d’une rare franchise sur la question.

A l’origine, «Business as usual» signalait les commerces qui restaient ouverts malgré un contexte hostile, fût-ce de simples travaux... mais servit ensuite à garder le moral pendant la Première Guerre. Avec ou sans carbone dans l’air, voire virus dans le nez, la question se pose: n’allons-nous pas tous mourir de guerre ou de faim avant que la planète chauffe ou que les grippes nous tuent?

Rat des villes ou des champs: qui vole qui?
D’où viennent les crises conjoncturelles? La «science» économique est née de cette question, qui est sans doute mal posée: d’où vient l’abondance reste une bien plus grande énigme. Afin de vivre, jadis, les groupes humains devaient trouver une terre fertile: pour cueillir et chasser... même les premiers arrivés; en cas de «crise», ils devaient migrer, comme les Helvètes nos ancêtres. Car planter du blé ou élever des bêtes ne changeait guère la donne: tout au plus, ça créait une rivalité entre éleveurs pillards et planteurs nantis. Même les grands empires furent ruinés par les éleveurs nomades... quand eux-mêmes eurent pillé les éleveurs vassaux. A Rome, c’est par milliers que les peuples des monts devaient livrer du bétail à la ville: «panem et circenses» ne suffisait pas à la plèbe. Et on se rappelle cette réplique dans le film «Ridicule»: «Les paysans nourrissent les moustiques... et les aristocrates». On a souvent évoqué cette question, dans ces pages «Emploi»: même avec un bon salaire et une large bande, est-on sûr d’avoir de quoi manger d’ici la fin des temps (plus proche qu’on croit)... avec ou sans Partage?

L’humanité? C’est le volume du Cervin!
Il y a deux modes de calcul (au moins): par la surface cultivable, par la matière disponible. En gros, le dixième des terre émergées est cultivable, et si on peut imaginer faire monter ce taux, aller au-delà de cent pour cent demanderait de déplier ou de gonfler la Terre... pas facile. Par contre, la population semble croître sans fin... mais voir entre ces deux fait un risque, c’est surtout risquer de se faire taxer de suppôt de Malthus... la pire des insultes, surtout dans la bouche de ceux qui ne l’ont jamais lu. Bref, de nos jours, chaque humain a en gros un carré de vingt mètres de côté pour se nourrir: blé, choux, fruits, dindes, porcs, boeufs, lait... Pour l’instant, c’est tenable – grâce soit rendue aux méchants semenciers –, mais c’est parfois limite. Et-ce plus facile, vu sous l’angle du volume? Dix milliards d’humains, cela fait en gros cent millions de tonnes de matière organique (azote, carbone, hydrogène, oxygène), d’ailleurs recyclable: pour garder des humains sur Terre – fût-ce sortis d’un labo - ce n’est certes pas le carbone qui va manquer... il y en a des centaines de millions de milliards de tonnes sur (ou sous) Terre... et les trois autres ne sont pas une rareté: l’oxygène fait près du tiers de la masse du globe, et l’hydrogène est présent à ses côtés dans l’eau en et hors océans... tandis que l’azote fait le plus clair de l’air, soir des «quadrillons» de tonnes... sans parler de l’azote des roches. Bref, si les humains mouraient tous, le Bon Dieu aurait sur place de quoi en faire à nouveau la synthèse... le problème n’est pas là.

Qui va jouer au Bon Dieu?
Le problème est dans le partage des tâches... Depuis que les secteurs «secondaire» et «tertiaire» dictent leur loi au «primaire», les paysans doivent croire à la «valeur» des produits de la ville: passe encore quand ce sont des autos, des radios, des frigos... mais quand ce sont des «services»... Quel vrai service rend notre Suisse obèse à ceux qui nous mettent le riz, le pois, la poule, le café, le sel, le sucre, le cacao... dans la bouche (et le coton, la soie ou la laine sur le dos)? Le seul que je voie, c’est celui de la surveillance, qui veille à ce que le riz ne soit pas payé en or plaqué (et qui, désormais, veille même sur les virus: voir sgs.com... en attendant les mémoires de monsieur Guthwirth... et cotecna.com... mais surtout pas Inspectorate). Ou alors – mais c’est un produit plus qu’un service – la logistique des céréales (buhlergroup.com), et le fameux négoce, dont les ennemis disent que ce n’est pas un service, mais une arnaque (voir publiceye.ch, stsa.swiss, globalgrainevent.com/geneva). Certes, l’agriculture est devenue une industrie et des services, mais combien de temps pourra-t-elle nourrir les bouches des pays de pointe... bref, celles qui ne savent que parler... ou «donner des conseils» (en «égalité»)?

L’air est d’or et le flan est d’argent
Voilà pour nos chances de ne pas mourir de faim, ni de froid (sans parler des autres besoins des urbains); il y a donc deux points de vue... celui de nos experts et édiles, qui pensent valoir de l’or par leur seule parole et vont nous sauver par leur crédit d’argent. Et ceux qui craignent que tout ceci ne soit que du vent, et que le pire soit à venir: le rapport signalé au début note la hausse brusque du prix du riz (et de la hausse du dollar, qui plane même quand son pays plonge). Quand à nos chances de ne pas mourir en guerre, celle entre les tenants des deux points de vue est en train de chauffer, et le pire est à craindre: sommes-nous dans un scénario dynamique de «1945» ou défensif de «1929»? En tout cas, l’Organisation mondiale du travail parle d’empois perdus par dizaines ou centaines de millions (voire un milliard et demi pour le secteur «informel» qu’oublient souvent les syndicats, mais que veut défendre – en Inde, du moins – dailywageworker.com et que devra défende un jour en Suisse adc-ge.ch)... alors pour reprendre espoir, d’autres agences s’emploient à éradiquer la pauvreté et assurer la nourriture (un.org/sg/en/content/sg/statement/2020-06-30/secretary-generals-welcome-remarks-virtual-high-level-meeting-trends-options-and-strategies-poverty-eradication-delivered et un.org/sustainabledevelopment/food-systems-summit-2021/; voir aussi asiasociety.org/switzerland/events/webcast-optimization-resilience-global-supply-chains-after-covid-19 et foodnavigator.com). Surtout, dans un pays qui – en pleine pandémie - vend l’alcool environ cinquante fois son coût (qui est d’un demi-franc le litre, selon le rapport cité), la marge bénéficiaire est plus grosse que jamais... Alors – pense-t-on sans doute chez les experts financiers et dans la société civile -, suffit de partager les bénéfices de l’éthanol, et c’est est fait de la crise.

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 20 / 07 / 20