Le signe enchaîné et le canard déchaîné

l y a deux semaines, on montrait comment le médecin – savant parmi les savants – avait perdu pied dans la science, à force de se regarder dans le miroir. On peut en dire autant du diplomate, qui s’écoute réciter les formules obligées. Et veut couper les ailes, la langue et le nez des canards qui nasillent…

Un timide devait se déclarer à une fille: «D’abord, parle de famille… puis d’amour… enfin, de philosophie», lui conseilla-t-on. Il le prit au pied de la lettre: «Avez- vous un frère?»; «Non!», telle fut la réponse à la première question sur la famille; amour: «Aimez-vous votre frère?»; «Mais je viens de vous dire que je n’en avais point!»; philo: «Si vous aviez un frère, l’aimeriez-vous?». A force d’entendre des diplomates, cette vieille blague enfouie dans la mémoire revient à l’esprit. Quoique la «philo» de la paix ou des droits ne se hisse guère à ce niveau. Preuve par trois… rencontres récentes: un film sur le Laos, la visite de la présidente suisse, une séance  sur les droits de l’homme à notre Mission. 

Moins y’en a, plus ça pèse 
Fin août au Grütli, le Département fédéral des affaires étrangères et le Festival (…) du film sur les droits humains s’est associé au Centre (…) de déminage humanitaire pour un débat – film «The Remnants» à l’appui – sur le Laos, «pays le plus bombardé au monde», truffé d’engins explosifs. Nul doute, un enfant qui saute sur une mine, ça fend le cœur le plus endurci, même à telle distance. L’ambassadeur du Laos et les commentaires du film sur les Américains ont rappelé – sans haine – qui sont les coupables: les Américains, précisément. Las! Comme toujours, ce qu’on tait pèse plus que ce qu’on dit. D’abord, la guerre a pris fin depuis… un demi-siècle. L’ambassadeur suisse l’a rappelé au moment du débat, mais sans noter la portée du chiffre: qu’est-ce que ça dit de l’incurie du régime «populaire» laotien… surtout si on sait – la soirée n’en a dit mot – que les Etats-Unis eux-mêmes ont consacré des centaines de millions depuis un quart de siècle à aider le Laos à se nettoyer des bombes? La question de fond est enfouie encore plus profond que les mines: est-ce juste par sadisme que les Américains ont bombardé le pays? 

Des génocides «démocratiques» 
Dans les années soixante et septante, l’opinion européenne s’est beaucoup émue de ce que pensaient les étudiants américains et les partis progressistes de la Seconde Guerre d’Indochine… mais personne ne s’est soucié à ce jour de ce que pensaient les Vietnamiens. Pour les Cambodgiens, ce fut encore plus tragique, car l’opinion européenne a tout à tour soutenu puis éreinté les Khmers rouges avec un génial talent d’amnésie. Quant au Laos, on le voyait juste comme un bonus bariolé dans le panier: bariolé, c’est le mot. Car ce soir d’août, c’est sur la tête des Hmongs et autres Jaraïs qu’ont dansé les ambassadeurs de Suisse et du Laos. L’intervention américaine n’a pas eu la masse des Vietnamiens contre elle, et a eu les Montagnards d’Indochine à fond pour elle! A ce jour, ils restent les grands oubliés de la Révolution et de notre Coopération: une fois crié «Vive le Tibet!», on en a assez fait pour les peuples qu’on fout en l’air (voir «Science» du 13 février 2015). Et ce n’est pas un sujet anecdotique: depuis la chute du nazisme, on tient pour acquis que les deux volets de la démocratie font bon ménage… celui de la volonté de la majorité et celui des droits des minorités. Pas de place ici pour creuser la question. Le premier volet est simple – comme en Espagne ou au Chili - à mettre en place… le second est dur à faire durer. Quand le «peuple» reprend le pouvoir, les minorités en font souvent les frais: on l’a vu en Egypte, au Myanmar, aux Balkans, en Asie du Sud, voire autour des Grands Lacs ou aux pays du Jihad populaire. Alors, la soirée du Grütli a évité – comme toujours – de voir en face ce sujet brûlant… qui en cache un autre: depuis la fin du siècle dernier, les abus viennent moins des rois fous ou des polices secrètes que de mafias privées ou d’élus populaires: du Mexique à la Turquie, à la Russie, à l’Inde, on en a moult exemples; ce qui met les Nations Unies dans l’impasse. 

Ça manque de femmes!  
La séance à la Mission était «off the record», alors je m’en tiens à ce qu’on peut savoir de toute façon en tendant la feuille au Palais des Nations. Un diplomate marche au guide-ânes: «Ça fait cinq minutes que je n’ai plus rien dit pour la femme ou contre le carbone… alors allons-y!». Alors tout diplomate bien né entonnera le «Ce n’est que la seconde fois qu’une femme est élue à la tête du Conseil des droits de l’homme». Le hic, c’est que les Commissaires aux droits de l’homme – le poste suprême – sont le plus souvent des femmes depuis une génération. Qu’importe, d’ailleurs, car de plus en plus, le cœur des «droits de l’homme» bat contre les «multinationales»: ce n’est pas sans raison qu’à la Mission suisse, on a confié les droits de l’homme à une groupie du Cetim et de Public Eye. Tout ce qui touche aux «droits économiques, sociaux et culturels» ou promeut les «objectifs du développement durable» sonne si bien… or, leur effet le plus clair, c’est de miner les deux derniers articles de la Déclaration. Reste le problème du «canard déchaîné»: sur les trois rencontres, deux ont vu le soussigné, Tintin de service, censuré par… des confrères, aidés de diplomates.
Une à avoir encore le sens de l’écoute et de l’honneur, c’est Simonetta Sommaruga: dommage, quand elle cite l’adage selon lequel «une société se juge à la manière dont elle traite le plus faible de ses membres», elle est la seule à y croire. La censure au Palais des Nations, cela mériterait un article en soi, voire un livre. Pour faire court par une métaphore sur les derniers incidents: blâmer un reporter d’être trop long ou hors sujet, c’est comme demander à un inspecteur – sous prétexte de mieux cibler par étapes - de découper son chien en morceaux avant l’enquête! 

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 19 / 10 / 20