Gagner sa vie honnêtement

«Un honnête travailleur»: l’expression n’est jamais péjorative; à la rigueur – dans de rares cas – ironique; le plus souvent, élogieuse… pour qui fait sa tâche sans tache. Une récente anecdote pousse à gratter – sinon égratigner – l’image de «l’honnête» boulot.

«Vous raillez les Services industriels et leurs annonces de courant sans fossile… certes, on ne peut dire si un électron sent ou non le pétrole… mais nous prenons toutes les mesures possibles pour fournir du courant propre. Vous, si vous avez en poche de l’argent honnêtement gagné, même si ces billets sont passés un jour par des mains sales, vous restez honnête». Le conseiller d’Etat qui s’exprime ainsi – un garçon sérieux qui tente de faire pour le mieux en matière d’énergie – a choisi une belle image. Mais ça ne fait que déplacer le problème; qu’est-ce que de l’argent «honnêtement gagné»: des honoraires d’avocat, un gain à la loterie, un salaire de ministre…? Les gens sérieux qui touchent le dernier, gèrent le deuxième et honorent les premiers ne peuvent pas se poser la question avec le détachement d’un Diogène.

«Bien fait!», le bienfait?
Commençons par les trois cas juste évoqués: le gros lot – ou même le chiche lot - est-il «honnête»? Depuis la nuit des temps, on refuse de croire que les dieux jouent aux dés avec le bonheur et le malheur des hommes. La «métempsychose» ne fut pas la seule théorie à défier celles des «probabilités»: Voltaire méritait-il son double gain en loterie et Crésus sa défaite en Lydie? Aux temps modernes, la «spéculation» est devenue symbole de gain immoral… même si en Bourse, il faut plus de «flair» que pour le pari. Ce qui déplace à nouveau la question: être doué est-il «juste», ou… juste une autre loterie (au berceau)? L’opinion est moins choquée par les riches devenus spéculateurs que par les spéculateurs devenus riches: ceux qui – ayant plus d’idées que d’argent – spéculent sur les «hedge funds».
Savant ou artiste,
le voleur?
Assez pour les «jeux» de hasard ou d’audace… passons à l’avocat, par deux cas de figure souvent évoqués dans ces pages. Un escroc est souvent juriste, et quand ce n’est pas lui, c’est son fils: pas juste un mouton noir, car il y a un lien logique entre les deux destins. «Les meilleurs escrocs ne le sont pas par simple appât du gain… souvent, ils pourraient gagner assez en restant dans le rang… mais ils aiment l’art des montages complexes». Le héros du film «Lord of War » le dit sans ambages, et un autre film – lui aussi basé sur la vraie vie – monte d’un cran dans l’art du crime: le Colombien Tito Lombana serait juste resté connu comme sculpteur national s’il n’avait trouvé dans le trafic de drogue un «grand œuvre» encore plus digne de lui (voir filmar.ch). Ce qui pose la question de l’argent chez les artistes: la chanson «J’me voyait déjà» de Charles Aznavour raconte-t-elle le démérite ou la malchance? Mais on s’éloigne du sujet: «l’honnête» avocat de chez nous est plutôt le rentier d’un monde aux abois face à la meute des lois. Enfin, le salaire de ministre, est-il «honnête»? Les «honnêtes» ministres vivent surtout d’alibi: chercher des poux au chameau allé à Abu Dhabi assure que la question se perde dans les sables du désert

Thénardier ou Shylock?
On ne va pas passer en revue tous les métiers: l’épicier est un parasite ou un résistant, selon qu’on le voie avec les yeux de Gottlieb Duttweiler ou de Jean-Charles Pellaud. De même pour les croisés du cœur, qu’ils sortent de la Faculté de théologie ou de l’Ecole de travail social. Quant aux journalistes, ils ne sont bons que quand ils sont précaires: le «Journal de Genève», «d’audience internationale», leur donnait juste de l’argent de poche, et l’Âge d’Or de la presse ne roula pas sur l’or: les bonus des journalistes vedettes ou les subsides aux médias patentés sont-ils «honnêtement gagnés»? Le plus difficile, c’est de mettre des étoiles aux ouvriers ou paysans: laissons de côté les seconds, pour ne pas entrer dans la question piège de ce qu’il faut reprendre aux «koulaks». Reste l’ouvrier, symbole d’honnête travailleur, au point que certains films et romans (chez Oliver Stone, ou Ken Loach, voire… la Comtesse de Ségur) jugent vain – sinon traître - l’essai de grimper sur sa classe. Mais, même sans parler des usines d’armes de Tavaro ni des chauffeurs de Jimmy Hoffa, entre l’ouvrier syndiqué de chez nous et le délocalisé de là-bas, où est l’abus? Laissons le dernier mot à Diogène, qui se livrait à l’onanisme en public, puis frottait son ventre affamé en disant «dommage que ça ne marche pas aussi avec celui-ci».

Boris Engelson

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Dernière mise à jour 01 / 03 / 21